
Le retrait le 28 avril dernier des Émirats Arabes Unis de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) ne relève pas d’un simple ajustement technique ; il intervient dans un contexte de tension extrême où le pétrole cesse d’être une marchandise pour redevenir un instrument de puissance. En arrière-plan, une guerre structure désormais le Moyen-Orient : d’un côté, Israël et les États-Unis, soutenus par leurs alliés occidentaux et certaines monarchies du Golfe, et de l’autre, Iran, appuyé par les Houthis du Yémen et le Hezbollah libanais. Dans ce contexte, il est clair que la décision d’Abu Dhabi révèle un basculement : celui d’un monde énergétique désormais dominé par les rapports de force.
Par Mahaman Laouan Gaya, Ancien ministre de la République du Niger, Ancien Secrétaire Général de l’Organisation des Producteurs de Pétrole Africains (APPO)
Officiellement, les Émirats Arabes Unis quittent l’OPEP pour s’affranchir des quotas et maximiser leur production, mais en réalité, les facteurs décisifs sont l’instabilité régionale et très probablement une pression des Etats-Unis. Les tensions autour du détroit d’Ormuz, les menaces sur les infrastructures et l’incertitude sur les flux énergétiques transforment profondément la logique pétrolière. Et dans un tel environnement, dépendre d’une puissante organisation collective devient un risque ; agir seul devient une stratégie. Le conflit en cours structure la région en deux blocs antagonistes. Cette polarisation redonne au pétrole une centralité stratégique : les routes maritimes, les installations énergétiques et les capacités de production deviennent autant de leviers de puissance. Le détroit d’Ormuz, en particulier, cristallise ces tensions : sa perturbation suffit à déséquilibrer les marchés mondiaux.
Un Moyen-Orient polarisé et sous tension, dans un monde brutal
Sous l’impulsion de Donald Trump, la stratégie américaine s’inscrit dans une logique de puissance brutale, où l’énergie n’est plus un marché mais un instrument de domination. L’objectif n’est plus seulement d’influencer les prix, mais de casser les mécanismes collectifs capables de limiter l’hégémonie américaine, au premier rang desquels l’OPEP et son prolongement, l’OPEP+. Dans cette perspective, le retrait des Émirats Arabes Unis apparaît moins comme un simple choix souverain que comme un élément d’une dynamique plus large de fragmentation du front des grands pays producteurs de pétrole.
Les monarchies du Golfe face à une contradiction majeure
Cette stratégie s’inscrit dans une logique globale de sécurisation des ressources stratégiques à l’échelle mondiale : de l’offensive permanente contre Venezuela de Nicolas Maduro (première réserve pétrolière mondiale), aux convoitises affichées sur les ressources minières du Groenland, en passant par l’intérêt croissant pour les richesses extractives de l’Est de la République Démocratique du Congo ou des pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), se dessine une ligne cohérente : celle d’un contrôle direct ou indirect des matières premières indispensables à la puissance économique, militaire et technologique des États-Unis. Dans ce cadre, la confrontation avec Iran ne relève pas uniquement d’un différend politique ou sécuritaire ; elle participe d’une stratégie visant à verrouiller les routes énergétiques mondiales, notamment autour du détroit d’Ormuz, et à maintenir une pression permanente sur tout acteur susceptible d’échapper à l’ordre énergétique dominé par Washington. En affaiblissant l’OPEP, en encourageant les logiques nationales au détriment des solidarités entre producteurs, et en favorisant un marché dérégulé dominé par les plus puissants, les États-Unis contribuent à redessiner un système énergétique mondial où la loi du plus fort remplace les mécanismes de coordination. Les monarchies du Golfe se trouvent dans une position délicate. Alliées des États-Unis et engagées, parfois discrètement, aux côtés d’Israël, elles sont confrontées à un adversaire musulman, et ce paradoxe crée un malaise politique réel. Le décalage entre les alliances stratégiques et les sensibilités populaires fragilise leur posture et complexifie leurs choix.
Une OPEP affaiblie dans un monde instable
Le départ des Émirats Arabes Unis ne signe pas la fin de l’OPEP, ni même de l’OPEP+, mais il en révèle les limites. La discipline collective devient difficile à maintenir dans un environnement marqué par la concurrence et les tensions géopolitiques. Le marché pétrolier entre ainsi dans une phase plus incertaine, où les stratégies nationales prennent le pas sur la coordination.
L’Afrique face à un choc qu’elle ne maîtrise pas
Pour les pays africains producteurs, les conséquences sont immédiates. La volatilité des prix rend les recettes budgétaires imprévisibles et fragilise les équilibres économiques. Dans le même temps, la concurrence s’intensifie, sous l’effet de producteurs capables d’augmenter rapidement leurs volumes et de capter de nouvelles parts de marché. Mais au-delà de cette pression conjoncturelle, le véritable enjeu est structurel. L’Afrique reste largement positionnée sur l’exportation de son pétrole brut, avec une faible transformation locale et une dépendance persistante aux décisions prises ailleurs. Dans un monde énergétique devenu instable et stratégique, cette position devient de plus en plus risquée. La seule réponse viable consiste à accélérer la construction d’une chaîne de valeur complète : production, raffinage, pétrochimie, industrialisation. Sans cette mutation, le continent restera exposé aux chocs externes et aux recompositions géopolitiques qu’il ne maîtrise pas.
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Le départ des Émirats Arabes Unis de l’OPEP est le symptôme d’un monde où les règles s’effacent au profit des rapports de force. Dans ce nouvel environnement, l’Afrique n’a plus le choix ; elle doit passer d’une position de dépendance à une logique de maîtrise. Dans un système énergétique redevenu stratégique, ceux qui n’anticipent pas ne subissent pas seulement… ils disparaissent carrément, sans laisser de place aux hésitations stratégiques !














