samedi 18 juillet 2026
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TRIBUNE : « L’avenir numérique de l’Afrique se construit déjà, progressivement, sur tout le continent »

Par Selma Malika Haddadi, ambassadrice, vice-présidente de la commission de l'union africaine (UA). (Crédit : DR).

Par Selma Malika Haddadi, ambassadrice, vice-présidente de la commission de l’union africaine (UA)

L’Afrique a réalisé des progrès significatifs en matière de connectivité, et ces progrès constituent une base solide sur laquelle nous devons désormais bâtir. Les statistiques de l’Union internationale des télécommunications (UIT) indiquent qu’à la fin de 2024, le haut débit mobile couvrait 86 % de la population africaine. Pourtant, 14 % n’ont toujours aucune possibilité de connexion, et ce chiffre atteint 25 % dans les zones rurales. Si la 4G couvre 70 % de la population, la 5G n’en couvre que 11 %. Plus révélateur encore est le fossé des usages : des millions de personnes vivent dans des zones servies par le réseau, mais restent exclues en raison du coût des appareils, du coût des données, de compétences numériques limitées et d’une faible confiance dans les systèmes numériques. Il ne s’agit pas d’un problème marginal pour l’Afrique que nous construisons.

La vision formulée dans l’Agenda 2063 ne peut se réaliser sur des fondements numériques fragiles, concentrés à l’extérieur ou socialement excluant. Un continent incapable de connecter ses populations de manière fiable, de gouverner ses données et de sécuriser ses réseaux aura du mal à s’industrialiser, à tirer profit des opportunités du commerce électronique, à être compétitif, à fournir des services à grande échelle et à protéger son autonomie stratégique dans un monde où l’infrastructure numérique façonne de plus en plus le pouvoir. Nous avons également constaté, de façon très claire, que la résilience n’est plus une préoccupation abstraite. L’expérience de l’Union africaine elle-même, suite aux vulnérabilités de cybersécurité identifiées dans les systèmes de son siège en 2017 et portées à l’attention du public en 2018, a souligné à quel point nos Institutions peuvent être exposées en l’absence d’une infrastructure numérique sécurisée et souveraine. Elle a rappelé avec force qu’à l’ère du numérique, notre capacité à gouverner, à communiquer et à agir efficacement dépend non seulement de la connectivité, mais aussi de la sécurité, de l’intégrité et du contrôle des systèmes qui la sous-tendent.

« L’avenir numérique de l’Afrique se construit déjà, progressivement, sur tout le continent »

Le défi qui nous attend n’est donc pas simplement de connecter l’Afrique. Il s’agit de connecter l’Afrique d’une manière résiliente par nature, souveraine dans ses capacités, inclusive dans son accès et continentale dans sa logique. Et pourtant, au milieu de tout cela, un travail important est déjà en cours sur notre continent. Au niveau de l’Union africaine, la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique 2020-2030 a défini l’orientation continentale vers une société et une économie numériques intégrées et inclusives, et vers un marché unique numérique pour l’Afrique. Le Cadre de politique des données de l’UA façonne également une approche africaine commune de la gouvernance des données et des normes partagées. La Convention de Malabo fournit un instrument juridique sur la cybersécurité et la protection des données personnelles. Le Protocole de la ZLECAf sur le commerce numérique promeut des règles harmonisées et des principes communs pour le commerce numérique en Afrique. Dans les États membres, nous constatons également des exemples concrets de cette évolution. Permettez-moi de souligner quelques exemples régionaux non exhaustifs : en Afrique de l’Est, l’Initiative nationale du Kenya pour un réseau dorsal de fibre optique témoigne de la volonté d’étendre la fibre terrestre comme pilier de la transformation nationale. En Afrique de l’Ouest, le Nigéria fait progresser la transformation numérique en développant l’infrastructure de connectivité et en renforçant les écosystèmes de l’économie numérique. En Afrique centrale, le Gabon développe son infrastructure nationale de fibre optique et renforce sa position au sein de l’écosystème numérique régional. En Afrique australe, des pays comme le Botswana poursuivent leur transformtion numérique grâce à des investissements dans la connectivité et l’innovation, renforçant ainsi leur rôle au sein de l’économie numérique régionale. En Afrique du Nord, l’Algérie continue de faire preuve de leadership grâce au développement de ses infrastructures et de ses capacités spatiales, notamment le déploiement réussi de technologies satellitaires qui améliorent la surveillance environnementale et l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes. Ces exemples, conjugués aux nombreux efforts déployés par les États membres représentés ici aujourd’hui, démontrent que l’avenir numérique de l’Afrique se construit déjà, progressivement, sur tout le continent.

« La souveraineté des télécommunications et les infrastructures publiques numériques relèvent donc d’un même impératif continental »

Pour maximiser l’impact de ces efforts, il est essentiel de développer des corridors permettant de connecter tous les types d’infrastructures : industrielles, numériques et de transport. Cet environnement favorable se renforce également à l’échelle mondiale. Sous la présidence sud-africaine du G20, l’inclusion numérique, les infrastructures publiques numériques (IPN), la connectivité sécurisée et les capacités d’IA centrées sur l’Afrique ont été intégrées plus clairement au débat politique international. Cela témoigne d’une reconnaissance internationale croissante du fait que la place de l’Afrique à l’ère numérique doit aller au-delà de la simple consommation. L’Afrique développe déjà des capacités en matière de réseaux, de calcul, d’ensembles de données, de normes et de talents. La souveraineté des télécommunications et les infrastructures publiques numériques relèvent donc d’un même impératif continental : garantir que les systèmes qui façonnent notre avenir reflètent les priorités africaines et l’indépendance de l’Afrique. Nos cadres, politiques, initiatives et efforts connexes doivent contribuer à l’établissement de normes internationales, et non se contenter de s’y conformer. Le Pacte numérique mondial et les autres initiatives internationales doivent donc tenir compte des positions, des demandes et des attentes de l’Afrique afin que nous puissions collaborer d’égal à égal, en apportant une expertise essentielle à la gouvernance numérique mondiale, et non en tant que bénéficiaires de solutions conçues de l’extérieur.

« Nous ne pouvons construire des systèmes qui connectent les Africains si nous restons déconnectés dans notre vision ».

Il existe une vérité encore plus profonde. Quelle que soit l’interopérabilité de nos systèmes, la sophistication de nos réseaux, le nombre de plateformes, de protocoles et de réseaux que nous développons, ils resteront incomplets s’ils ne reposent pas sur une volonté continentale et politique partagée. Nous ne pouvons construire des systèmes qui connectent les Africains si nous restons déconnectés dans notre vision.

« Nous ne pouvons bâtir une infrastructure continentale fiable sans instaurer la confiance mutuelle. Nous ne pouvons parler d’interopérabilité tout en tolérant une fragmentation des objectifs ».

Le panafricanisme nous rappelle que l’Afrique s’élève avec le plus de force lorsqu’elle agit de manière cohérente. C’est pourquoi des plateformes telles que le Sommet mondial des technologies africaines sont si importantes. Ce ne sont pas de simples espaces de conférence, mais des instruments de rassemblement pour l’harmonisation. Ces initiatives rassemblent les gouvernements, l’industrie, la société civile et les institutions continentales autour d’une mission commune : définir une vision partagée de la souveraineté africaine des télécommunications, promouvoir le partage des infrastructures, renforcer la sécurité des réseaux et faire progresser l’interopérabilité continentale. Aussi sophistiqués que soient les systèmes que nous construisons, ils seront obsolètes si nous ne poursuivons pas ce chemin ensemble, en tant que continent uni, avec un objectif commun et une détermination collective.

« La promesse d’un marché continental ne saurait se concrétiser avec des règles déconnectées, des normes inégales et des systèmes cloisonnés. »

Dans cet esprit, permettez-moi de souligner cinq priorités qui devraient guider notre travail à l’avenir. Premièrement, la résilience dès la conception. L’Afrique doit bâtir une architecture de connectivité résiliente et diversifiée, couvrant les systèmes terrestres, maritimes et spatiaux émergents, afin de garantir la continuité même en cas de perturbation. Il est également capital de réduire la fracture numérique. Une connectivité inaccessible financièrement, peu fiable ou inutilisable de manière pertinente ne constitue pas une inclusion. L’accessibilité financière, la culture numérique, les appareils et la pertinence des services doivent rester au cœur des préoccupations. Aussi les capacités de calcul et de localisation des données sont d’importance majeure. Si l’Afrique veut être véritablement compétitive dans l’économie numérique et à l’ère de l’IA, nous devons renforcer les capacités nationales et régionales en matière de centres de données, de stockage en nuage et de calcul. De même l’interopérabilité et la réduction de la fragmentation réglementaire doivent être érigées. La coordination transfrontalière du spectre et des technologies est également essentielle.

« À mesure que notre environnement numérique s’intègre davantage, la coordination en matière de gestion du spectre et de planification technique sera indispensable pour garantir une connectivité sans faille. »

Le terrain est déjà fertile. Sur tout notre continent, les fondements d’un avenir plus intégré et souverain se dessinent. L’Union africaine continuera de jouer son rôle en favorisant la coordination, la cohérence et l’orientation stratégique, et en soutenant les États membres dans la transformation de leurs progrès nationaux en une force continentale. Les éléments sont déjà en place. Il faut désormais une harmonisation rigoureuse, des investissements ciblés et une détermination collective. Un seul câble ne suffit pas à construire un réseau. C’est la force des systèmes interconnectés qui garantit la fiabilité. Tel est le défi qui nous attend en tant que continent. Il faudra que toutes les nations africaines, agissant solidairement, construisent une architecture de télécommunications résiliente, fiable, efficace et souveraine.

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