
Mahaman Laouan Gaya : ancien ministre et banquier – spécialiste des politiques énergétiques africaines
Le monde traverse aujourd’hui une phase de recomposition géoéconomique majeure. Derrière les conflits internationaux, les tensions commerciales, les sanctions économiques et les rivalités stratégiques se cache une réalité fondamentale. Il s’agit de la lutte pour le contrôle de l’énergie, des minerais critiques et des chaînes de valeur industrielles. Le pétrole, le gaz, l’uranium, le lithium, le cobalt, le cuivre, le manganèse ou encore les terres rares sont devenus les piliers invisibles de la puissance mondiale. La transition énergétique, loin de supprimer les logiques de domination, redessine simplement les terrains de compétition stratégique. Dans ce contexte, l’Afrique occupe une position centrale. Le continent possède une part considérable des réserves mondiales de ressources énergétiques et minières stratégiques. Et pourtant, il demeure encore largement dépendant des centres financiers extérieurs, des technologies étrangères et des marchés internationaux dominés par les grandes puissances. C’est dans cette conjoncture qu’émerge la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD). Cette initiative portée notamment par l’Union Africaine et la Banque Africaine de Développement, ambitionne de construire progressivement une souveraineté financière africaine capable de soutenir l’industrialisation du continent, la transformation locale des ressources naturelles, le financement des infrastructures et la maîtrise stratégique des richesses énergétiques et minières africaines. Pour Mahaman Laouan Gaya, ancien ministre et banquier, spécialiste des politiques énergétiques africaines, la NAFAD représente bien plus qu’une réforme financière. Elle peut devenir l’un des instruments de libération économique du continent et représenter potentiellement une réponse historique à ce qu’il qualifie de nouvel impérialisme énergétique mondial.
Vous évoquez souvent l’existence d’un impérialisme énergétique mondial. Selon vous, les conflits actuels dans le monde sont-ils de plus en plus liés au contrôle des ressources énergétiques et minières stratégiques ?
Mahaman Laouan Gaya : L’histoire contemporaine montre clairement que l’énergie et les ressources stratégiques jouent un rôle central dans les rapports de puissance internationaux. Derrière de nombreux conflits géopolitiques se trouvent des enjeux liés aux hydrocarbures, aux minerais critiques, aux routes énergétiques ou encore au contrôle technologique. Aujourd’hui, la transition énergétique mondiale accroît encore cette compétition. Les grandes puissances cherchent à sécuriser l’accès au lithium pour les batteries, au cobalt pour les véhicules électriques, aux terres rares pour les technologies avancées, à l’uranium pour le nucléaire, et bien entendu aux hydrocarbures qui demeurent essentiels pour plusieurs décennies encore. Dès lors, l’Afrique devient donc un espace géostratégique majeur ; mais le danger est que le continent reste simplement un réservoir de ressources au service des stratégies industrielles extérieures. Lorsque les ressources africaines sont extraites sans industrialisation locale, sans transfert technologique significatif et sans maîtrise financière africaine, nous restons dans une logique de dépendance structurelle. C’est précisément ce que certains appellent l’impérialisme énergétique : le contrôle indirect des économies à travers la maîtrise des ressources, des financements, des technologies et des circuits commerciaux.
Dans ce contexte mondial très tendu, la NAFAD peut-elle devenir un instrument de protection stratégique des ressources africaines ?
Oui, potentiellement ; mais cela dépendra de son orientation réelle et de sa capacité opérationnelle. La NAFAD ne doit pas être réduite à une simple réforme bancaire ou financière. Son enjeu est beaucoup plus profond, car elle peut permettre à l’Afrique de reprendre progressivement le contrôle du financement de son développement, de la valorisation de ses ressources naturelles, et de ses priorités industrielles. Pendant longtemps, les modèles économiques africains ont été organisés autour de l’exportation brute des matières premières ; or la véritable puissance économique réside dans la transformation. Exporter du pétrole brut pour importer du carburant, des engrais et des produits pétrochimiques est une contradiction stratégique. Exporter du lithium sans produire de composants industriels revient à abandonner l’essentiel de la valeur ajoutée. La NAFAD peut justement contribuer à financer des raffineries, des complexes pétrochimiques, des industries minières intégrées, des infrastructures électriques et des chaînes de valeur régionales africaines. Mais cela suppose une vision politique claire ; sinon, la NAFAD risque simplement de devenir un nouveau mécanisme financier sans véritable transformation structurelle.
Certains analystes affirment que la bataille du 21ème siècle sera davantage financière et technologique que militaire. Partagez-vous cette analyse ?
Absolument. Les conflits militaires restent importants, mais la puissance moderne repose de plus en plus sur la finance, la technologie, les données, l’intelligence artificielle, l’énergie et les chaînes industrielles. Les sanctions financières, le contrôle des systèmes de paiement, les restrictions technologiques ou encore la maîtrise des plateformes numériques sont devenus des instruments de puissance extrêmement efficaces. L’Afrique doit comprendre que la souveraineté du 21ème siècle ne se limite plus au contrôle territorial. Elle implique aussi la souveraineté monétaire, la souveraineté énergétique, la souveraineté technologique et la souveraineté des données. La NAFAD peut donc jouer un rôle stratégique si elle contribue à développer des systèmes panafricains de paiement, des plateformes financières africaines, des capacités technologiques locales et des mécanismes de financement indépendants. Car un continent qui dépend totalement des technologies, des financements et des données extérieures reste vulnérable, même s’il possède d’immenses ressources naturelles.
Pensez-vous que l’Afrique dispose aujourd’hui d’une véritable fenêtre historique pour changer sa place dans l’économie mondiale ?
Oui, probablement plus que jamais depuis les indépendances, le monde traverse une phase de transition profonde avec la montée des BRICS, la remise en question de certains équilibres financiers internationaux, les tensions sur les ressources (surtout énergétiques), la transition énergétique et la réorganisation des chaînes industrielles mondiales. Force est de reconnaître que dans ce contexte, l’Afrique possède plusieurs atouts stratégiques au nombre desquels une population jeune (pendant que les continents européen et asiatique vieillissent), des ressources énergétiques majeures, des minerais critiques indispensables, un vaste marché potentiel et d’importants besoins en infrastructures. Mais les opportunités historiques ne garantissent jamais automatiquement le succès ; elles peuvent aussi être perdues. La question fondamentale est donc la suivante : l’Afrique veut-elle simplement fournir les matières premières du monde de demain ou veut-elle devenir l’un des pôles industriels, technologiques et financiers du nouvel ordre mondial ? La NAFAD peut représenter un outil important dans cette transformation, mais la clé restera toujours la qualité de la gouvernance, la compétence des élites, la vision stratégique et la capacité des États africains à défendre collectivement leurs intérêts. L’histoire économique mondiale montre une chose essentielle : les nations qui contrôlent l’énergie, la finance, la technologie et les infrastructures sont généralement celles qui façonnent durablement l’ordre mondial. L’Afrique, sera t’elle au rendez-vous du nouvel ordre énergétique mondial ?
Propos recueillis par M.D















